Trump exige l’accès aux données biométriques des Européens.

Et maintenant ?

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— Fabrice


Lorsque Donald Trump évoque l’idée d’un accès accru aux données biométriques européennes, la tentation est grande d’y voir un épisode de plus dans une relation transatlantique souvent marquée par les rapports de force. Ce serait une lecture trop courte. La biométrie n’est plus un simple sujet de protection de la vie privée : elle est devenue une infrastructure stratégique, au cœur des politiques de sécurité, de contrôle des frontières et de développement de l’intelligence artificielle. La demande américaine s’inscrit dans ce déplacement profond, et durable, du pouvoir vers la donnée.

Juridiquement, la position européenne semble solide. Le RGPD classe les données biométriques parmi les catégories les plus sensibles, soumises à des conditions strictes de traitement et de transfert. Rien ne permet, en théorie, aux États-Unis d’imposer un accès direct à ces données détenues par l’Union européenne ou ses États membres. Mais l’expérience des vingt dernières années montre que la souveraineté numérique ne se perd pas par l’abrogation explicite des règles. Elle s’érode par des exceptions successives, négociées au nom de la sécurité, de la coopération ou de l’urgence politique.

Ce qui est aujourd’hui en discussion n’est pas un transfert massif et visible des données biométriques des Européens. L’objectif est plus discret et, à ce titre, plus efficace : faciliter les procédures de vérification des voyageurs, renforcer les contrôles en amont des déplacements, fluidifier les échanges d’informations dans les domaines migratoire et sécuritaire. Présentée comme une coopération technique entre alliés, cette logique vise à installer des mécanismes durables d’accès, de consultation et d’interopérabilité. Une fois ces mécanismes en place, le retour en arrière devient politiquement coûteux et techniquement complexe.

Pourquoi cette pression s’intensifie-t-elle maintenant ? Parce que la biométrie est devenue le socle invisible des dispositifs de sécurité contemporains. Elle alimente des systèmes automatisés de plus en plus performants, dont l’efficacité repose sur l’accumulation de données diverses et sur leur exploitation dans le temps. Dans ce contexte, les données européennes représentent un actif stratégique de premier ordre. Elles permettent non seulement d’identifier, mais aussi d’entraîner, d’affiner et de renforcer des capacités technologiques déjà dominées par des acteurs extra-européens.

Il serait toutefois réducteur de limiter l’analyse à un enjeu sécuritaire. Le RGPD s’est imposé comme un standard mondial, parfois contraignant pour certaines ambitions industrielles et technologiques. Obtenir des dérogations substantielles sur les données biométriques ne remettrait pas formellement en cause le règlement, mais en modifierait profondément la portée. Le RGPD resterait en vigueur, tout en devenant plus flexible, plus négociable, plus dépendant des rapports de force géopolitiques. Ce glissement est décisif : une norme qui admet des exceptions stratégiques cesse progressivement d’être un standard.

Face à cette pression, l’Europe dispose encore de leviers. Elle peut refuser tout accès direct et permanent aux données biométriques. Elle peut exiger des échanges strictement ciblés, limités dans le temps, soumis à un contrôle indépendant effectif et assortis de garanties opposables. Elle peut surtout refuser l’interconnexion structurelle de ses systèmes, précisément pour préserver une capacité de retrait. Mais ces choix ont un coût. Dans une négociation politique globale, les données deviennent une monnaie d’échange parmi d’autres.

C’est là que le sujet prend une dimension politique majeure. L’accès aux données biométriques peut être présenté comme une concession acceptable en contrepartie d’autres avantages : coopération sécuritaire renforcée, facilités commerciales, accords diplomatiques, maintien d’équilibres stratégiques. Le risque est alors de traiter la protection des données comme un levier parmi d’autres, et non comme un socle non négociable. Ce type d’arbitrage ne se fait jamais publiquement, mais ses effets sont durables.

Un autre danger, plus insidieux encore, réside dans l’accumulation progressive des capacités d’identification. Chaque consultation, chaque vérification, chaque interaction technique peut produire des traces, des gabarits ou des métadonnées conservées hors du contrôle européen. Même lorsque les données restent officiellement en Europe, l’exploitation cumulée de ces accès peut conférer, à terme, une capacité fonctionnelle équivalente à une possession de fait. Dans un domaine où les algorithmes évoluent plus vite que le droit, la souveraineté ne se joue pas uniquement au moment du transfert, mais dans le futur de l’exploitation.

À cela s’ajoute un principe fondamental du droit européen : la prévention des détournements d’usage. Les systèmes biométriques et de tri automatisé ne sont pas neutres. Leur finalité peut évoluer avec le contexte politique, sécuritaire ou technologique. Le RGPD a précisément été conçu pour empêcher que des outils créés pour une finalité donnée puissent, demain, servir à d’autres usages incompatibles avec les libertés fondamentales. Accepter des accès biométriques sans garanties structurelles revient à affaiblir cette logique de protection par anticipation.

L’enjeu dépasse donc largement la relation transatlantique. Il concerne la capacité de l’Europe à rester fidèle à son identité normative sans la réduire à un discours. La souveraineté numérique ne consiste pas seulement à affirmer des valeurs, mais à refuser que celles-ci deviennent négociables dans des équilibres politiques à court terme. Coopérer sans renforcer ses propres capacités industrielles, technologiques et juridiques revient à accepter une souveraineté conditionnelle. Refuser sans stratégie alternative revient à s’exposer sans se protéger.

Ce que révèle cette affaire n’est pas la fin imminente du RGPD, mais un moment de bascule possible. Si l’Europe accepte que l’accès à ses données les plus sensibles devienne un élément de négociation politique parmi d’autres, elle transformera progressivement sa souveraineté numérique en variable d’ajustement. À l’inverse, si elle parvient à poser des lignes rouges crédibles et à investir réellement dans ses propres capacités, elle pourra faire de cette pression un révélateur salutaire. Dans les deux cas, le choix qui se dessine aujourd’hui pèsera bien au-delà de la biométrie, sur l’avenir même du modèle européen de gouvernance des données.


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Fabrice

Euro Tech Souveraine - une newsletter de Fabrice Willot

Par Fabrice Willot