WERO

Instrument de paiement, ou marqueur de souveraineté numérique européenne ?

WERO n’est pas né d’un moment de communication ou d’un effet d’annonce. Son apparition s’inscrit dans une trajectoire longue, heurtée, parfois décevante, de l’Europe des paiements. Une trajectoire marquée par une dépendance structurelle aux infrastructures non européennes, acceptée par pragmatisme, consolidée par l’inertie des usages, rarement interrogée comme telle. WERO arrive à un moment où cette dépendance n’est plus seulement économique ou technique, mais explicitement stratégique.

En Europe, la quasi-totalité des paiements électroniques du quotidien repose sur des rails opérés par Visa et Mastercard. Ces réseaux ne sont pas de simples prestataires neutres. Ils définissent des standards, contrôlent des flux, imposent des règles d’accès, et s’inscrivent dans des cadres juridiques extra-européens. Tant que les paiements étaient perçus comme une commodité, cette situation ne posait guère question. Dès lors qu’ils deviennent un levier de pouvoir, de sanction ou de captation de données, le regard change.

C’est dans ce contexte qu’émerge WERO, porté par l’European Payments Initiative. Derrière cette appellation technocratique se trouve une coalition de grandes banques européennes, principalement françaises, allemandes, belges et néerlandaises. Leur ambition affichée est simple à formuler, plus complexe à mettre en œuvre : proposer une solution de paiement paneuropéenne, fondée sur les virements instantanés, capable de concurrencer les acteurs dominants sans reproduire leurs dépendances.

WERO n’est donc pas un réseau de cartes supplémentaire. C’est un schéma de paiement reposant sur l’infrastructure du virement instantané SEPA, adossé à des applications bancaires existantes ou dédiées. Le geste utilisateur est familier : payer en magasin, entre particuliers, en ligne. La différence se situe ailleurs, dans l’architecture sous-jacente. Les flux restent dans l’espace bancaire européen. Les règles sont définies par des acteurs européens. La gouvernance, imparfaite mais identifiable, n’est pas externalisée.

Cette distinction technique recouvre un enjeu politique au sens strict, sans que WERO n’ait vocation à en être l’étendard. Les paiements constituent une couche critique de l’économie numérique. Ils conditionnent l’accès au commerce, structurent la traçabilité des échanges, produisent des données sensibles sur les comportements individuels et collectifs. Les déléguer intégralement à des infrastructures étrangères revient à accepter une forme de tutelle fonctionnelle, rarement explicite, mais toujours disponible en cas de tension.

L’ambition de WERO ne se limite pas à la souveraineté comme principe abstrait. Elle touche aussi à la capacité européenne à innover par intégration plutôt que par rupture. Là où d’autres régions ont laissé émerger des super-apps ou des plateformes hégémoniques, l’Europe tente une voie plus modulaire, plus interbancaire, moins visible pour l’utilisateur final. Ce choix a un coût. Il rend la narration plus difficile, la proposition moins spectaculaire. Il reflète cependant une certaine idée de l’espace économique européen, fondée sur la continuité plutôt que sur la dislocation.

Pour autant, WERO n’est pas une réponse magique. Son succès dépendra de son adoption réelle, de son ergonomie, de sa capacité à s’imposer face à des solutions déjà installées dans les usages. Il dépendra aussi de décisions réglementaires et d’arbitrages industriels encore ouverts. Le soutien implicite de la Banque centrale européenne à l’essor des paiements instantanés crée un alignement favorable, sans garantir un basculement rapide des pratiques.

Il serait tentant de lire WERO comme un rattrapage tardif, ou comme un réflexe défensif face aux géants américains et asiatiques. Cette lecture manque une dimension essentielle. WERO matérialise un changement de regard européen sur ses propres infrastructures. Non plus comme de simples tuyaux techniques, mais comme des objets de pouvoir, de résilience et de projection. La question n’est pas de savoir si l’Europe peut se passer de Visa ou de Mastercard du jour au lendemain. Elle est de savoir si elle accepte durablement de ne disposer d’aucune alternative crédible.

WERO ne dira pas, à lui seul, si l’Europe a retrouvé une capacité d’action numérique autonome. Il dira en revanche quelque chose de plus discret mais plus révélateur : la capacité des acteurs européens à coopérer sur le long terme, à investir sans garantie de retour immédiat, et à considérer l’infrastructure comme un enjeu stratégique en soi. C’est peut-être là que se joue l’essentiel, bien au-delà d’un simple moyen de paiement.

Wero : https://wero-wallet.eu/

Euro Tech Souveraine - une newsletter de Fabrice Willot

Par Fabrice Willot