Kessel

René Mayrhofer quitte Google : l’Europe devrait s’inquiéter

Et si nos smartphones étaient devenus l’angle mort de la souveraineté européenne ?

La démission du responsable de la sécurité d’Android n’est pas une simple affaire interne à Google. Elle révèle une fragilité plus profonde : nos banques, nos administrations et nos identités numériques dépendent de couches mobiles que nous ne maîtrisons pas.

René Mayrhofer n’est pas un lanceur d’alerte ordinaire. Il n’observe pas l’industrie numérique depuis l’extérieur. Il en vient du cœur. Directeur de la sécurité de la plateforme Android chez Google, il a travaillé pendant des années sur les fondations techniques qui protègent aujourd’hui des milliards de smartphones dans le monde, dont ceux de centaines de millions d’Européens.

Sa démission publique a donc quelque chose de particulier. Elle ne repose pas sur une critique vague de la technologie ou sur une posture militante extérieure à l’entreprise. Elle vient d’un ingénieur de haut niveau, situé au plus près des arbitrages techniques et stratégiques d’un des systèmes d’exploitation les plus importants de la planète.

Dans son message, René Mayrhofer met en cause plusieurs évolutions : les contrats conclus par Google avec le Département américain de la Défense pour des usages militaires de l’intelligence artificielle, les risques de surveillance de masse, et le recul de certains engagements environnementaux. Il évoque une perte de boussole morale.

Il serait facile de réduire cette démission à un désaccord interne, à la lassitude d’un cadre confronté aux compromis d’une grande entreprise technologique. Ce serait passer à côté de l’essentiel.

Ce qui importe ici n’est pas seulement le départ d’un homme. C’est ce que ce départ révèle sur la trajectoire d’une entreprise dont dépend une partie centrale de notre vie numérique. Et, plus largement, sur la fragilité d’un continent qui a construit ses services essentiels sur des infrastructures mobiles qu’il ne contrôle pas.

Le smartphone n’est plus un objet de confort

Aujourd’hui, le smartphone n’est plus un objet de confort. Il est devenu une infrastructure d’accès à la vie sociale, économique et citoyenne.

Il permet d’ouvrir un compte bancaire, de valider un paiement, de consulter ses remboursements de soins, de prendre un rendez-vous médical, de s’identifier auprès d’une administration, de recevoir une alerte d’urgence, de signer un document, de gérer ses déplacements ou d’accéder à une messagerie professionnelle.

Dans certains pays, des solutions comme Itsme en Belgique ou FranceConnect en France ont rendu cette dépendance encore plus visible. Le téléphone est devenu une porte d’entrée vers l’État, la banque, la santé, l’éducation et le travail.

Ce n’est pas en soi un problème. La numérisation des services peut simplifier la vie des citoyens, réduire certaines frictions administratives et rendre des démarches plus accessibles. Le problème apparaît lorsque cette porte d’entrée repose presque entièrement sur deux écosystèmes privés étrangers : Android, contrôlé par Google, et iOS, contrôlé par Apple.

Le marché mobile européen est, dans les faits, un duopole. Ce duopole n’est pas né d’une décision politique explicite. Il est le résultat de deux décennies de choix techniques, commerciaux et institutionnels. Les banques ont suivi les plateformes dominantes parce qu’elles garantissaient l’expérience utilisateur la plus simple. Les administrations ont fait de même. Les développeurs ont construit leurs applications là où se trouvaient les utilisateurs. Les citoyens, eux, ont adopté les outils qui fonctionnaient.

Ce mouvement n’a rien de mystérieux. Il est même rationnel à court terme. Mais à long terme, il produit une dépendance dont nous commençons seulement à mesurer la profondeur.

Le problème n’est pas Android, mais les briques invisibles

Car le sujet n’est pas simplement Android. Android, dans sa base, est en grande partie un projet open source. Son code peut être consulté, audité, modifié et réutilisé. Des alternatives existent, comme GrapheneOS, /e/OS ou d’autres distributions qui cherchent à proposer un téléphone plus sobre en collecte de données ou moins dépendant des services Google. D’autres projets, comme Sailfish OS, développé par l’entreprise finlandaise Jolla, ont tenté d’ouvrir une voie européenne ou semi-européenne dans le domaine mobile.

Mais ces alternatives se heurtent à une réalité plus discrète : l’écosystème mobile ne se limite pas au système d’exploitation visible. Il repose aussi sur des briques invisibles, souvent propriétaires, qui conditionnent l’accès concret aux usages essentiels.

La première est l’attestation d’intégrité. Avec Google Play Integrity API, anciennement SafetyNet, une application peut vérifier si l’appareil sur lequel elle fonctionne correspond à un environnement jugé fiable. L’objectif est compréhensible : limiter la fraude, protéger les applications bancaires, empêcher certains détournements, vérifier que le téléphone n’a pas été compromis.

Mais l’effet secondaire est considérable. Lorsqu’une application bancaire, administrative ou sensible s’appuie fortement sur cette certification, un téléphone équipé d’un système alternatif peut être considéré comme non conforme, même si son utilisateur n’a aucune intention frauduleuse et même si le système utilisé est techniquement robuste. Selon les banques, les pays et les configurations, certaines applications peuvent alors refuser de fonctionner ou limiter leur service.

Le citoyen qui cherche à reprendre la main sur son environnement numérique se retrouve dans une situation paradoxale : il peut installer un système plus protecteur de sa vie privée, mais perdre l’accès à des services essentiels. Ce n’est pas une exclusion décidée par une loi. C’est une exclusion produite par une architecture technique.

La deuxième brique est celle des notifications. Firebase Cloud Messaging, le service de Google permettant d’envoyer des notifications push aux applications Android, est très largement utilisé. Là encore, l’intérêt pratique est évident : les développeurs disposent d’un service stable, intégré, efficace, capable d’acheminer des alertes en temps réel.

Mais cette dépendance crée un point de passage central. Une partie de la vie numérique quotidienne transite par des mécanismes techniques dont les acteurs publics européens ne maîtrisent ni la conception, ni les conditions d’évolution, ni les arbitrages futurs. Des alternatives existent, comme UnifiedPush, mais elles restent marginales dans les usages bancaires, administratifs ou institutionnels.

La troisième brique concerne l’identité, le paiement, la biométrie et les éléments de sécurité matériels. Ces fonctions reposent sur une articulation complexe entre matériel, système d’exploitation, certification, applications et fournisseurs de services. Ce sont elles qui permettent de payer sans contact, de déverrouiller un service par empreinte digitale, de stocker certains identifiants ou de sécuriser l’accès à une application sensible.

Plus ces fonctions deviennent centrales, plus l’écosystème validé par Google ou Apple devient indispensable. Il ne suffit plus d’avoir un téléphone qui fonctionne. Il faut un téléphone reconnu par l’écosystème dominant comme digne de confiance.

C’est là que le débat sur la souveraineté numérique européenne devient concret. Il ne s’agit pas de savoir si l’Europe aime ou non Google et Apple. Il s’agit de savoir si l’accès aux droits, aux paiements, à l’identité numérique et aux services publics doit dépendre de mécanismes privés dont les paramètres sont définis hors du cadre démocratique européen.

La régulation européenne ne suffit pas encore

La régulation européenne a beaucoup avancé ces dernières années. Le RGPD a imposé un standard mondial en matière de protection des données. Le DMA cherche à limiter le pouvoir des grandes plateformes et à ouvrir certains marchés numériques. L’AI Act pose un cadre inédit pour les systèmes d’intelligence artificielle.

Mais ces textes traitent encore imparfaitement les couches profondes de dépendance mobile. Ils abordent les données, les marchés, les usages, les risques et certains comportements anticoncurrentiels. Ils touchent moins directement les mécanismes d’attestation, de notification, de certification, d’interopérabilité et de confiance technique qui déterminent, au quotidien, ce qu’un citoyen peut ou ne peut pas faire avec son téléphone.

C’est pourquoi la démission de René Mayrhofer mérite d’être lue autrement que comme un épisode de gouvernance interne à Google.

Elle intervient dans un contexte où les frontières entre technologie civile, intelligence artificielle, sécurité nationale et usages militaires deviennent plus floues. Quand une entreprise qui contrôle une partie critique de l’infrastructure mobile mondiale conclut des contrats sensibles avec l’appareil militaire américain, il ne s’agit pas d’imaginer un scénario de science-fiction. Il s’agit de poser une question de gouvernance.

Dans quel cadre juridique et politique évoluent les infrastructures dont dépendent les citoyens européens ?

La réponse est simple, mais rarement assumée. Google et Apple sont des entreprises américaines. Elles sont soumises au droit américain. Elles défendent leurs intérêts économiques, respectent les obligations de leur juridiction et évoluent dans un environnement stratégique où la technologie est devenue un attribut de puissance.

Ce constat n’est pas une accusation. Les États-Unis protègent leurs citoyens, leurs entreprises et leurs intérêts. C’est le comportement normal d’une puissance souveraine.

Le problème est que l’Europe, elle, a souvent agi comme si l’efficacité des services numériques suffisait à garantir leur neutralité politique. Elle a confondu la qualité d’usage avec la maîtrise stratégique.

Le vrai sujet n’est pas le piratage, mais la souveraineté

Le CLOUD Act permet aux autorités américaines, dans certaines conditions, de demander à des fournisseurs américains l’accès à des données, y compris lorsqu’elles sont stockées hors du territoire des États-Unis. La Section 702 du FISA autorise, dans un cadre de renseignement extérieur, la surveillance ciblée de personnes non américaines situées hors des États-Unis.

Ces dispositifs ne signifient pas que tous les citoyens européens sont surveillés en permanence. Mais ils rappellent une réalité fondamentale : les données et métadonnées qui transitent par des infrastructures soumises à une puissance étrangère entrent dans un rapport de souveraineté qui n’est pas le nôtre.

La question n’est donc pas : “Google va-t-il pirater nos téléphones ?” Posée ainsi, elle est caricaturale.

La vraie question est plus exigeante : quelles catégories de données, de métadonnées, de notifications, d’identifiants, de sauvegardes ou de signaux techniques transitent par ces écosystèmes ? Dans quels cadres juridiques ? Avec quelles garanties ? Sous quel contrôle démocratique ? Et avec quelles alternatives crédibles pour les citoyens, les entreprises et les administrations européennes ?

Selon les réglages, les applications installées et les services activés, un smartphone peut faire circuler de nombreuses informations : localisation, identifiants techniques, usages applicatifs, notifications, sauvegardes, contacts, données issues d’applications de santé, de paiement ou de mobilité. Tout ne remonte pas nécessairement vers Google ou Apple. Tout n’a pas le même niveau de sensibilité. Mais l’architecture générale crée une dépendance continue à des services centraux que l’Europe ne maîtrise pas.

C’est cette dépendance qu’il faut regarder en face.

Il ne s’agit pas d’appeler à un grand soir technologique. L’Europe ne remplacera pas Android et iOS en cinq ans. Elle ne créera pas par décret un écosystème mobile complet, attractif, sécurisé, compatible avec les usages du quotidien et adopté par des centaines de millions de citoyens.

Mais elle peut commencer par nommer les dépendances critiques. Elle peut imposer davantage d’interopérabilité sur les fonctions essentielles. Elle peut soutenir des alternatives crédibles aux services de notification, d’attestation, d’identité et de paiement. Elle peut éviter que des applications publiques ou bancaires excluent de facto des systèmes techniquement sûrs au seul motif qu’ils ne correspondent pas au schéma de certification d’un acteur privé étranger. Elle peut financer des briques ouvertes, auditées, européennes ou au moins gouvernées selon des règles compatibles avec ses propres intérêts.

La souveraineté numérique européenne ne commencera pas nécessairement par la fabrication d’un smartphone européen complet. Elle commencera peut-être plus modestement, mais plus sérieusement, par l’identification des couches techniques dont dépend l’accès aux droits fondamentaux.

C’est moins spectaculaire qu’un grand projet industriel annoncé en conférence de presse. C’est pourtant beaucoup plus important.

Une alerte à prendre au sérieux, sans hystérie

La démission de René Mayrhofer ne prouve pas que Google serait devenu une menace directe pour les citoyens européens. Ce serait une conclusion excessive. Elle montre autre chose : même à l’intérieur des grandes entreprises technologiques américaines, certains responsables techniques s’inquiètent de l’orientation prise par ces infrastructures, de leur rapprochement avec des usages militaires, et de leur rôle possible dans des formes de surveillance à grande échelle.

Lorsqu’un ingénieur placé si près du cœur technique d’Android estime que la boussole morale s’est déréglée, l’Europe n’a pas besoin de réagir par indignation. Elle doit réagir par lucidité.

Nos téléphones sont devenus des infrastructures civiles. Ils donnent accès à nos banques, à nos administrations, à nos soins, à nos identités numériques et à nos vies professionnelles. Or ces infrastructures reposent sur des couches techniques que nous utilisons massivement sans toujours en comprendre les implications.

Le téléphone européen n’existe pas encore. Le minimum, désormais, serait que l’Europe sache précisément de quoi dépend le téléphone de ses citoyens.

Et qu’elle décide enfin quelles dépendances elle accepte, lesquelles elle veut réduire, et lesquelles elle ne peut plus se permettre d’ignorer.


Ces questions sur la dépendance aux infrastructures mobiles américaines et leurs implications pour la souveraineté numérique européenne sont développées dans mon ouvrage La souveraineté numérique européenne, publié aux éditions EdiPro.

Et vous, qu'en pensez-vous ?
On en discute sur LinkedIn avant de se retrouver ici la semaine prochaine ?
Merci d'avoir lu cette édition jusqu'au bout.
— Fabrice | 
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