L'Europe a tout pour réussir. Sauf le temps.

Une transition réaliste, à condition de la commencer maintenant.

La question a l'air provocatrice. Elle ne l'est pas. L'Europe pourrait-elle survivre si les échanges commerciaux mondiaux s'effondraient ? Ce n'est plus de la géopolitique-fiction. C'est une grille de lecture que les planificateurs européens utilisent discrètement depuis plusieurs années, et que la séquence pandémie, guerre en Ukraine, tensions sino-américaines a rendue très concrète.

La réponse honnête est inconfortable. Techniquement, l'Europe pourrait nourrir ses habitants. Maintenir son niveau technologique, sa mobilité, sa chaleur ? Non. Pas dans l'état actuel des choses, pas sans des années de ruptures profondes.

Mais ce constat n'est pas une conclusion. C'est un point de départ.

L'Union européenne est un continent qui transforme. Elle conçoit, assemble, régule, distribue. Ce qu'elle ne fait presque pas, c'est extraire. Les hydrocarbures qui chauffent ses maisons et font tourner ses usines viennent d'ailleurs. Les métaux qui entrent dans ses batteries, ses éoliennes, ses puces électroniques aussi. Quant à la couche logicielle sur laquelle repose son économie numérique (des systèmes d'exploitation aux services cloud), elle est produite, pour l'essentiel, hors de ses frontières.

Cette situation n'est pas le fruit d'une négligence. Elle est le produit d'une époque où la spécialisation internationale semblait rationnelle, et où l'on supposait que le reste serait toujours disponible, à prix raisonnable, sans condition politique.

Cette hypothèse est aujourd'hui fragilisée.

Il ne s'agit pas de refermer l'Europe sur elle-même. L'autarcie stricte n'est ni souhaitable ni réaliste, et personne de sérieux ne la défend vraiment. Ce qui est en jeu est plus subtil : réduire les dépendances qui exposent, tout en restant connectée aux flux mondiaux qui enrichissent. Ce que certains appellent la "souveraineté ouverte".

Si cette trajectoire était assumée comme un projet de société, elle se déploierait sur un horizon long. Cinquante ans est une estimation raisonnable, pas une métaphore. Et elle reposerait sur trois bascules qu'on a tendance à traiter séparément, alors qu'elles forment un seul système.

La première est énergétique. Passer à l'électrique (mobilité, chauffage, industrie) n'est pas seulement une transition écologique. C'est une opération de substitution géopolitique : remplacer une dépendance aux hydrocarbures importés par une production locale d'électricité. Renouvelables, nucléaire, hydrogène vert : le mix fait débat, et ces débats sont légitimes. Ce qui l'est moins, c'est de continuer à différer la direction.

La seconde est numérique. Développer une industrie du numérique européenne (infrastructures cloud, semi-conducteurs, systèmes d'exploitation, intelligences artificielles) n'est pas un projet romantique. C'est la condition pour que la transition énergétique fonctionne réellement. Un réseau électrique intelligent, un parc immobilier rénové, une mobilité coordonnée : tout cela repose sur des algorithmes, des données, des plateformes. Si ces couches restent extra-européennes, la souveraineté énergétique restera incomplète.

La troisième est citoyenne, et c'est peut-être la plus déterminante. Comprendre d'où vient l'énergie, ce que coûte réellement un service numérique gratuit, pourquoi l'origine d'un produit a une dimension politique : aucune politique industrielle ne tient sur cinquante ans sans cette adhésion-là. L'éducation à la consommation européenne est le levier le moins spectaculaire. C'est souvent le plus structurant.

Cette hypothèse est sérieuse. Elle n'est pas sans obstacles, et il serait malhonnête de les minorer.

Le parc immobilier européen est l'un des plus lourds à faire bouger. Construit pour le fioul et le gaz, mal isolé, vieillissant, il représente à la fois le principal poste de consommation d'énergie du continent et le principal frein à la transition. Le rénover à cette échelle se compte en décennies et en trilliards d'euros. Cela demande une ingénierie politique autant que technique : s'assurer que cette rénovation ne reste pas un privilège pour ceux qui peuvent se l'offrir.

La demande électrique est l'autre mur. Si l'on électrifie les voitures, les chaudières, les data centers et les usines de semi-conducteurs, la consommation ne va pas simplement augmenter. Elle va changer de nature. Les pics seront plus intenses, les besoins de stockage plus importants, les infrastructures plus sollicitées. Produire cette électricité en quantité suffisante, de manière décarbonée, en la distribuant entre vingt-sept États membres aux intérêts parfois divergents : c'est l'un des défis techniques les plus complexes du siècle.

Il y a enfin la question des métaux. En quittant la dépendance aux fossiles, l'Europe risque d'en contracter une autre, envers le lithium, le cobalt, les terres rares, dont l'essentiel est extrait et raffiné hors de ses frontières (principalement en Chine et en Afrique). Une souveraineté réelle suppose aussi de construire des filières de recyclage capables de fermer cette boucle sur le sol européen.

Ces trois dimensions (énergie, numérique, éducation) sont régulièrement traitées comme des dossiers distincts. C'est là que réside une partie du problème.

Les data centers consomment de l'électricité. Les usines de puces aussi. Les réseaux intelligents qui permettront de piloter la transition énergétique reposent sur des logiciels. La souveraineté numérique européenne ne se construira pas dans un contexte de dépendance énergétique, et la transition énergétique ne réussira pas sans outils numériques maîtrisés. Ces enjeux s'alimentent mutuellement.

La vraie question n'est pas sectorielle. Elle est politique : quel type de dépendances l'Europe choisit-elle de réduire, et dans quel ordre ?

La fiscalité favorable aux produits et services européens, l'éducation à la consommation consciente, l'investissement dans les infrastructures de base : ces leviers existent, certains sont déjà en cours. Ce qui manque encore, c'est la clarté sur l'horizon qu'ils servent.

Cinquante ans, c'est long. C'est aussi exactement le temps qu'il faut pour qu'une génération éduquée différemment transforme les comportements, et pour qu'une industrie reconstruite devienne compétitive. Pas totalement souveraine. Moins dépendante. C'est une ambition raisonnable, à condition de la formuler clairement et de commencer maintenant.

Et vous, qu'en pensez-vous ?
On en discute sur LinkedIn avant de se retrouver ici la semaine prochaine ?
Merci d'avoir lu cette édition jusqu'au bout.
— Fabrice | 
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Par Fabrice Willot

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