Le ras-le-bol du numérique à sens unique

La digitalisation devait nous simplifier la vie. La multiplication des applications, comptes et portails imposés pourrait pourtant finir par pousser les citoyens à dédigitaliser.

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Fabrice Willot

La promesse était séduisante. Le numérique devait nous faire gagner du temps, simplifier les démarches et nous éviter les files d’attente, les formulaires papier et les courriers administratifs. Il a effectivement tenu une partie de cette promesse. Pourtant, quelque chose s’est progressivement déréglé dans notre quotidien numérique.

Une application pour la banque, un espace client pour l’assurance, un autre pour le fournisseur d’énergie, un portail pour la mutuelle, une plateforme pour telle administration, une application pour le stationnement ou les transports. À cela s’ajoutent les comptes créés auprès de services que nous n’utiliserons parfois que quelques fois par an. Chacun possède ses identifiants, son système d’authentification, ses notifications, son interface et ses propres règles.

Pris séparément, chacun de ces dispositifs peut se justifier. Une banque veut sécuriser les échanges avec ses clients. Un assureur souhaite centraliser les documents. Une administration automatise ses procédures. Un fournisseur d’énergie réduit ses coûts de traitement. Le problème apparaît lorsque l’on cesse d’observer chaque service individuellement pour regarder l’ensemble du système du point de vue du citoyen.

À force de simplifier les processus des organisations, nous avons déplacé une partie de leur complexité vers leurs utilisateurs.

Le citoyen doit désormais savoir où se trouve chaque document, surveiller plusieurs espaces, maintenir ses comptes, conserver ses moyens d’authentification et comprendre les procédures propres à chaque organisation. Un courrier électronique ne contient parfois même plus l’information utile. Il vous avertit qu’un document vous attend quelque part. Il faut suivre un lien, s’identifier, parfois confirmer son identité avec un second appareil, retrouver la rubrique concernée et télécharger ce qui aurait autrefois été joint au message.

La question n’est donc pas de savoir si le numérique est utile. Elle est de comprendre pourquoi sa généralisation s’est accompagnée d’une fragmentation aussi importante de la relation entre les organisations et les individus.

Une petite expérience permet de mesurer l’étrangeté de la situation. Imaginons que je réponde demain à mon assureur que le document qu’il réclame est disponible dans mon espace personnel. Pour le consulter, son gestionnaire devra créer un compte, choisir un mot de passe conforme à mes exigences, accepter mes conditions d’utilisation, éventuellement installer mon application et s’y connecter avant une certaine date. Je pourrais procéder de la même manière avec ma banque. Son conseiller recevrait un courrier électronique l’informant qu’un message important l’attend dans mon espace sécurisé. Mon fournisseur d’énergie devrait, lui aussi, apprendre à utiliser mon interface.

La situation serait évidemment ingérable. Une entreprise ne peut pas demander à ses collaborateurs de maîtriser les environnements numériques particuliers de dizaines ou de centaines de milliers de clients.

C’est pourtant exactement l’effort inverse que nous considérons comme “normal”. Chaque organisation peut développer son environnement et demander à des milliers, parfois des millions de personnes, de s’y adapter.

Cette inversion volontairement absurde ne signifie pas qu’une banque devrait réellement être contrainte de consulter le serveur personnel de chacun de ses clients. Elle permet simplement de faire apparaître une asymétrie devenue tellement habituelle que nous ne la remarquons presque plus : celui qui fournit le service choisit généralement aussi l’environnement technique dans lequel la relation aura lieu.

Internet n’a pourtant pas toujours fonctionné ainsi. Je n’ai pas besoin d’utiliser le fournisseur de messagerie de mon correspondant pour lui envoyer un courrier électronique. Mon adresse peut être hébergée chez un opérateur et la sienne chez un autre. Nous pouvons utiliser des logiciels différents. Les protocoles assurent l’échange. Le Web repose lui aussi sur cette idée fondamentale d’interopérabilité : un site n’est normalement pas conçu pour imposer à chacun le même navigateur.

Nous avons donc su construire des outils numériques dans lesquels l’utilisateur choisit son environnement. Pourtant, une part croissante de nos interactions quotidiennes repose désormais sur la logique inverse : pour bénéficier d’un service, nous devons entrer dans l’environnement choisi par son fournisseur.

Cette accumulation finit par produire un paradoxe. À force de digitaliser les relations, nous risquons de donner envie à certains citoyens de revenir au téléphone, au courrier ou au guichet. Il serait trop facile d’y voir uniquement une résistance au changement ou un manque de compétences numériques. Un utilisateur parfaitement à l’aise avec la technologie peut légitimement se demander pourquoi vingt relations avec vingt organisations nécessitent vingt environnements différents.

La dédigitalisation devient alors moins un rejet du numérique qu’une recherche de simplicité.

Cette question n’est plus seulement une impression d’utilisateur. Le droit et les politiques publiques commencent à s’en saisir, même s’ils le font encore sous des angles différents.

La Belgique fournit à cet égard un laboratoire intéressant. À Bruxelles, le décret et l’ordonnance conjoints relatifs à la transition numérique des autorités publiques imposent le maintien d’alternatives aux procédures et communications en ligne. Pour les personnes physiques, une communication en ligne ne produit en principe ses effets juridiques qu’après consentement préalable au canal concerné, consentement qui doit être libre, éclairé, spécifique et univoque. Le texte prévoit également, au titre de l’inclusion, un accueil physique, un service téléphonique et un contact postal, ou des solutions offrant un niveau de service au moins équivalent.

Cette architecture juridique a été contestée devant la Cour constitutionnelle. Dans son arrêt du 25 septembre 2025, celle-ci n’a pas condamné la numérisation des services publics. Elle a en revanche confirmé, sous certaines réserves d’interprétation, que les dérogations aux trois voies non numériques devaient elles-mêmes préserver une véritable alternative non numérique et un niveau de service équivalent. L’affaire est intéressante parce qu’elle déplace le débat : il ne s’agit plus seulement d’aider les personnes qui rencontrent des difficultés avec le numérique, mais de réfléchir aux conditions dans lesquelles une administration peut organiser l’accès à ses services.

Le mouvement s’est poursuivi au niveau fédéral. Le 16 juillet 2026, la Chambre des représentants a adopté un projet de loi imposant aux administrations fédérales concernées de maintenir trois canaux non numériques, ou des alternatives équivalentes. Les débats parlementaires ont explicitement opposé la modernisation numérique à la possibilité d’un système où le citoyen n’aurait plus réellement le choix de son canal. Le texte concerne les personnes physiques n’agissant pas comme titulaires d’un numéro d’entreprise et prévoit notamment le maintien de possibilités de contact physique, téléphonique et postal.

La Wallonie avance par une autre voie. Sa stratégie de la donnée, approuvée en juillet 2026, vise notamment à généraliser progressivement le principe “Only Once”, à renforcer l’interopérabilité et à éviter qu’une information déjà détenue par l’administration soit demandée une nouvelle fois au citoyen. L’objectif affiché est précisément de réduire les doubles encodages et les justificatifs inutiles. Cela ne répond pas directement à la multiplication des applications, mais le principe est proche : la simplification ne doit plus consister uniquement à numériser une procédure existante, elle doit réduire l’effort demandé à celui qui l’utilise.

Le Luxembourg inscrit lui aussi cette préoccupation dans sa stratégie Gouvernement numérique 2026-2030. Le pays conserve une ambition de services publics numériques, mais l’associe à l’inclusion, à l’accessibilité, au “Once Only”, à l’interopérabilité et au maintien du guichet physique pour les personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas accomplir leurs démarches en ligne. MyGuichet.lu doit fonctionner comme un point de contact central et multicanal plutôt que comme une justification à la disparition de toute autre forme de relation.

Il serait cependant juridiquement excessif de transformer ces évolutions en principe général selon lequel une banque, un assureur ou un fournisseur d’énergie n’aurait pas le droit d’imposer l’utilisation d’un espace numérique. Le secteur privé obéit à un ensemble beaucoup plus fragmenté de règles. Le droit de la consommation, les obligations contractuelles, les réglementations sectorielles, le RGPD et les règles d’accessibilité interviennent selon la nature du service et de l’information concernée.

La notion de “support durable” en fournit un bon exemple. Pour les services financiers vendus à distance en Belgique, le consommateur doit recevoir les informations essentielles et les conditions contractuelles par écrit ou sur un autre support durable. Le droit européen définit celui-ci comme un moyen permettant de conserver une information adressée personnellement au consommateur, de la consulter ultérieurement pendant une durée suffisante et de la reproduire sans modification.

Un espace client peut répondre à cette définition, mais pas automatiquement. Dans une affaire concernant une banque autrichienne, la Cour de justice de l’Union européenne a dû examiner les conditions dans lesquelles une boîte aux lettres intégrée à un service bancaire en ligne pouvait constituer un support durable et la différence entre une information simplement mise à disposition et une information effectivement fournie au client. L’existence d’un portail ne suffit donc pas toujours à régler la question juridique de la communication.

Le secteur de l’énergie offre un autre exemple. En Belgique, les informations précontractuelles relatives à la fourniture de gaz ou d’électricité doivent être communiquées sur un support durable. Le fournisseur doit également communiquer un numéro de téléphone et une adresse électronique. Lorsqu’il propose d’autres moyens de communication en ligne, ceux-ci doivent permettre au client résidentiel de le contacter rapidement et de communiquer efficacement avec lui.

Le RGPD, souvent invoqué dès qu’une pratique numérique paraît intrusive, n’apporte pas davantage une réponse générale. Il impose notamment la minimisation des données, la limitation des finalités et la protection des données dès la conception, mais il n’interdit pas en soi à une organisation de proposer ou même, selon le contexte, d’utiliser un espace numérique comme canal de relation. Affirmer que toute application obligatoire serait contraire au RGPD fragiliserait donc inutilement le débat.

L’évolution la plus intéressante se trouve peut-être ailleurs : le droit européen commence à accorder davantage d’importance au choix, à l’interopérabilité et à la possibilité de ne pas être enfermé dans une solution particulière.

Le portefeuille européen d’identité numérique en constitue un exemple particulièrement révélateur. Le règlement européen 2024/1183 prévoit que son utilisation est volontaire. Les personnes qui décident de ne pas l’utiliser ne peuvent être limitées ou désavantagées dans leur accès aux services publics et privés, et d’autres moyens d’identification et d’authentification doivent rester disponibles. Le même règlement prévoit des protocoles et interfaces communs et donne à l’utilisateur un contrôle important sur les données présentées au moyen du portefeuille.

Le principe mérite attention. L’Europe organise le déploiement d’une infrastructure numérique commune tout en inscrivant dans le texte que son succès ne doit pas transformer cette infrastructure en passage obligé.

Dans un autre domaine, le Data Act s’attaque explicitement aux mécanismes d’enfermement pour les services de traitement de données. Il impose des mesures destinées à faciliter le changement de fournisseur, prévoit l’utilisation d’interfaces ouvertes dans certaines situations et organise progressivement la suppression des frais de changement. Il ne règle évidemment pas la relation quotidienne entre un consommateur et son assureur, mais il montre que le lock-in n’est plus considéré comme une conséquence inévitable du fonctionnement des services numériques.

L’European Accessibility Act participe encore d’une autre logique. Depuis juin 2025, ses exigences couvrent notamment les services bancaires aux consommateurs, certains services de transport, le commerce électronique, les sites et les applications mobiles concernés. Ici encore, l’objectif n’est pas de donner au citoyen le choix de son application, mais d’empêcher que la transformation numérique se traduise par une exclusion supplémentaire.

La Commission européenne elle-même reconnaît que le cadre actuel de protection des consommateurs ne répond pas entièrement aux transformations des marchés numériques. Son Digital Fairness Fitness Check de 2024 a conclu que les règles existantes demeurent nécessaires, tout en identifiant plusieurs pratiques pour lesquelles la protection doit être améliorée. Le futur Digital Fairness Act, annoncé pour le quatrième trimestre 2026, doit notamment s’intéresser aux interfaces manipulatrices, aux conceptions addictives, à certaines formes de personnalisation et aux problèmes rencontrés dans les contrats numériques.

Le Parlement européen travaille également sur ces questions. Les commissions compétentes suivent la préparation du Digital Fairness Act et les enjeux de protection des consommateurs numériques. Parmi les élus belges francophones, Yvan Verougstraete, vice-président de la commission Industrie, recherche et énergie et suppléant de la commission Marché intérieur et protection des consommateurs, se situe institutionnellement au croisement de plusieurs de ces débats. Cela ne signifie pas qu’il défende le principe développé ici, mais cela montre que les questions d’infrastructures numériques, de marché intérieur et de protection des utilisateurs disposent désormais d’espaces politiques où elles peuvent se rencontrer.

Les associations de consommateurs ont, elles aussi, commencé à formuler le problème en termes d’asymétrie. Le BEUC, qui représente les organisations de consommateurs au niveau européen, considère que la digitalisation peut accroître les asymétries d’information et de pouvoir de négociation entre entreprises et consommateurs. Dans ses propositions de 2026 pour le Digital Fairness Act, il appelle à renforcer la protection contre différentes formes de conception ou de pratiques numériques susceptibles de réduire l’autonomie du consommateur.

Un rapport de recherche commandé par le BEUC en 2024 va plus loin dans l’analyse. Ses auteurs décrivent des asymétries portant sur le contrôle des données, les connaissances, les infrastructures et les modèles algorithmiques. Ils soulignent le paradoxe d’un environnement qui procure de nouveaux services et davantage de commodité tout en pouvant entraîner une perte de contrôle et de nouvelles dépendances structurelles.

Le rapprochement avec la multiplication des applications imposées doit rester prudent. Le BEUC ne propose pas que chacun puisse obliger sa banque à utiliser son propre portail. Ses travaux portent sur un champ beaucoup plus vaste de pratiques commerciales numériques. Ils mettent néanmoins des mots sur le déséquilibre qui nous intéresse ici : dans une relation numérique, celui qui conçoit le service dispose d’un pouvoir considérable pour déterminer les conditions dans lesquelles l’autre partie pourra interagir avec lui.

Cette réflexion n’a d’ailleurs pas commencé avec les applications mobiles. Dès les années 2000, le ProjectVRM, lancé autour de Doc Searls au Berkman Center de Harvard, proposait le Vendor Relationship Management comme pendant du Customer Relationship Management. Le CRM permet à l’entreprise d’organiser la relation avec ses clients. Le VRM part de l’individu et cherche à lui fournir ses propres moyens de gérer ses relations avec les fournisseurs. Le projet ne se construit pas contre les entreprises, mais autour d’une relation dans laquelle les deux parties disposent d’outils leur permettant d’agir.

Le mouvement MyData poursuit une réflexion voisine dans le domaine des données personnelles. Sa déclaration défend la possibilité pour les individus d’utiliser leurs données indépendamment dans leurs relations avec les organisations, d’exercer réellement leurs droits et de mieux contrôler les usages qui en sont faits. Son objectif est de favoriser des écosystèmes de données plus équitables, transparents et centrés sur l’humain.

Une partie de cette philosophie commence à prendre une forme très concrète en Europe, et notamment en Flandre.

Athumi développe des coffres-forts de données reposant sur Solid. Dans cette architecture, les données personnelles peuvent être conservées dans un Personal Online Datastore, généralement appelé Pod. L’utilisateur détermine quelles applications ou organisations peuvent accéder à certaines informations et pendant combien de temps. L’idée essentielle consiste à dissocier les données de l’application qui les exploite.

Cette séparation modifie profondément la logique à laquelle nous sommes habitués. Aujourd’hui, utiliser un service signifie généralement créer un compte auprès de son fournisseur et déposer progressivement des informations dans son environnement. Changer de service implique ensuite de récupérer ce qui peut l’être, de transférer certaines données et de reconstruire ailleurs une partie de son historique.

Solid cherche à rendre cette dépendance moins systématique. Les applications peuvent accéder, avec autorisation, aux données contenues dans un Pod. L’utilisateur peut alors changer d’application sans nécessairement abandonner ses données avec elle. Le projet repose sur des standards ouverts et interopérables plutôt que sur l’idée d’une plateforme unique.

La recherche belge joue un rôle notable dans cet écosystème. À l’Université de Gand et chez imec, Ruben Verborgh et ses collègues travaillent notamment sur les architectures Solid et sur la séparation entre données, identité et applications. Un article publié en 2024 par Joachim Van Herwegen et Ruben Verborgh décrit explicitement l’objectif de Solid comme la création d’un environnement interopérable dans lequel les individus retrouvent un contrôle sur leurs données.

Il serait toutefois prématuré de présenter Solid, Athumi ou MyData comme la solution au problème posé au début de cet article. Un Pod ne supprimera pas demain toutes les applications bancaires. L’EUDI Wallet ne remplacera pas les espaces clients des assureurs. Le maintien d’un guichet physique ne résout pas la fragmentation des services numériques. Le Digital Fairness Act, dans le périmètre annoncé à ce jour, ne créera pas nécessairement un droit général à choisir son canal numérique.

Ces initiatives agissent à des endroits différents du problème. C’est précisément leur rapprochement qui devient intéressant.

Le Joint Research Centre de la Commission européenne a publié en juin 2026 un travail consacré à la fourniture omnicanale des services publics. Les données mobilisées montrent que plus de 80 % des citoyens et entreprises de l’Union contactent une administration au moins une fois par an et que les services sont encore fréquemment perçus comme lents, complexes ou nécessitant davantage d’interactions qu’attendu. Les chercheurs proposent de dépasser la simple juxtaposition du site Web, du centre d’appel et du guichet pour penser le parcours dans son ensemble.

Cette idée mérite peut-être d’être étendue au-delà de l’administration. Nous avons beaucoup travaillé à numériser les points de contact, mais beaucoup moins à réduire le nombre d’environnements que l’individu doit maîtriser.

L’histoire d’Internet suggère pourtant une autre voie. Le courrier électronique n’a pas réussi parce qu’une entreprise a conçu l’application universelle que tout le monde devait installer. Il a réussi parce que des systèmes différents ont appris à communiquer. Le Web s’est développé sur une logique comparable : les standards communs permettent à des outils différents d’échanger sans imposer un fournisseur unique à tous les participants.

La réponse à la multiplication des applications n’est donc peut-être pas une nouvelle super-application destinée à remplacer toutes les autres. Une telle solution risquerait simplement de transformer cinquante silos en un silo central beaucoup plus puissant.

Une autre trajectoire commence à se dessiner. Une identité réutilisable pourrait éviter de reconstruire son identité numérique auprès de chaque service. Des justificatifs vérifiables permettraient de communiquer une information sans transmettre systématiquement davantage de données que nécessaire. Des espaces personnels pourraient séparer certaines données des applications qui les utilisent. Des standards communs pourraient faciliter les échanges entre organisations et outils différents. Les services de confiance européens peuvent apporter des mécanismes de signature, d’authentification ou d’horodatage lorsque la valeur juridique de l’échange l’exige.

Aucune de ces briques ne constitue aujourd’hui un équivalent universel du courrier électronique pour l’ensemble de nos relations administratives et commerciales. Elles montrent néanmoins qu’une autre architecture est envisageable.

C’est peut-être ici qu’apparaît une notion encore insuffisamment formulée : celle de réciprocité numérique.

Il ne s’agirait évidemment pas de donner à chaque citoyen le pouvoir d’imposer son application à son assureur sous prétexte que celui-ci possède la sienne. L’expérience serait techniquement absurde et économiquement inefficace. La réciprocité consisterait plutôt à éviter qu’une seule partie puisse systématiquement déterminer l’intégralité des conditions techniques de la relation, sans interopérabilité réelle ni alternative raisonnable.

Nous parlons beaucoup de souveraineté numérique européenne en nous demandant où sont hébergées nos données, quelles entreprises contrôlent nos infrastructures, quels logiciels utilisent nos administrations ou de quelles technologies étrangères dépend notre économie. Ces questions sont essentielles, mais elles laissent parfois dans l’ombre une souveraineté beaucoup plus quotidienne : celle de l’individu face aux systèmes numériques qu’il est obligé d’utiliser.

La souveraineté numérique d’un citoyen ne signifie pas qu’il choisira le logiciel interne de sa banque ou l’architecture informatique de son administration. Elle pourrait en revanche signifier qu’il ne devrait pas être condamné à multiplier indéfiniment les environnements propriétaires pour entretenir les relations ordinaires de sa vie.

Les différentes initiatives observées ici ne constituent pas un mouvement coordonné et il serait artificiel de prétendre qu’elles poursuivent toutes le même objectif. Le BEUC travaille sur l’équité des marchés numériques. Solid et MyData s’intéressent au contrôle des données. L’EUDI Wallet concerne l’identité et les attributs vérifiables. Les législateurs bruxellois et fédéral belges cherchent à préserver l’accès aux services publics. Le Luxembourg développe une administration multicanale. La Wallonie travaille sur le « Only Once » et l’interopérabilité. Le JRC réfléchit à l’omnicanal. Ces démarches répondent à des problèmes différents.

Leur coexistence révèle néanmoins quelque chose. Après une période pendant laquelle la numérisation a souvent consisté à déplacer les procédures existantes vers des sites, des portails et des applications, une nouvelle question apparaît : comment organiser le numérique autour de celui qui l’utilise plutôt que demander continuellement à celui-ci de s’adapter à l’organisation qui le fournit ?

À défaut d’y répondre, la surdigitalisation pourrait provoquer une réaction paradoxale. Après avoir passé des années à convaincre les citoyens de digitaliser leurs démarches, nous pourrions finir par leur faire regretter le courrier, le téléphone et le guichet. Non parce qu’ils seraient hostiles au progrès, mais parce que ces anciens canaux possédaient une qualité que nous avons parfois perdue en route : leur universalité.

La réponse n’est probablement pas de revenir au papier. Elle consiste peut-être à retrouver dans nos services numériques ce qui a fait la force d’Internet dès ses débuts : des systèmes différents, choisis par leurs utilisateurs, mais capables de communiquer entre eux.

Le prochain progrès de notre quotidien numérique ne sera alors peut-être pas une nouvelle application. Ce pourrait être la possibilité de ne plus devoir en installer une nouvelle à chaque relation.

Sources et références :

  • Union européenne, règlement (UE) 2024/1183 du 11 avril 2024 établissant le cadre européen relatif à une identité numérique, notamment l’article 5 bis relatif au portefeuille européen d’identité numérique.

  • Union européenne, règlement (UE) 2023/2854, Data Act, notamment les dispositions relatives au changement de fournisseur de services de traitement de données et à l’interopérabilité.

  • Union européenne, directive (UE) 2019/882 relative aux exigences en matière d’accessibilité applicables aux produits et services, applicable à plusieurs catégories de services depuis le 28 juin 2025.

  • Union européenne, directive 2011/83/UE relative aux droits des consommateurs, notamment la définition du « support durable ».

  • Cour de justice de l’Union européenne, affaire C-375/15, BAWAG PSK Bank für Arbeit und Wirtschaft und Österreichische Postsparkasse AG contre Verein für Konsumenteninformation, arrêt du 25 janvier 2017.

  • Commission européenne, Digital Fairness Fitness Check of EU Consumer Law, SWD(2024) 230, 3 octobre 2024.

  • Commission européenne, travaux préparatoires du Digital Fairness Act, 2026.

  • Pieterson, Willem ; Rodriguez Müller, Paula ; Tangi, Luca ; Martin Bosch, Jaume, From fragmented to seamless: A framework for omnichannel public service delivery in the EU, Joint Research Centre, 2026.

  • BEUC, Digital Fairness for Consumers, rapport de recherche, 2024.

  • BEUC, Towards the Digital Fairness Act: A Consumer Checklist, 18 mars 2026.

  • Région de Bruxelles-Capitale, Commission communautaire française et Commission communautaire commune, décret et ordonnance conjoints relatifs à la transition numérique des autorités publiques, 2024, notamment les articles 5 et 13.

  • Cour constitutionnelle de Belgique, arrêt n° 126/2025 du 25 septembre 2025 relatif à la transition numérique des autorités publiques bruxelloises.

  • Chambre des représentants de Belgique, document 56K1574, projet de loi modifiant la loi du 19 juillet 2018 relative à l’accessibilité des sites internet et applications mobiles des organismes du secteur public, adopté le 16 juillet 2026.

  • Service public de Wallonie, Modernisation de l’administration : le SPW se dote d’une stratégie de la donnée, 9 juillet 2026.

  • Gouvernement du Grand-Duché de Luxembourg, Stratégie Gouvernement numérique 2026-2030, 2026.

  • SPF Économie, Vente à distance de services financiers, dispositions relatives aux informations et au support durable.

  • SPF Économie, Vente de contrat de fourniture de gaz et/ou d’électricité, obligations d’information et moyens de communication avec les consommateurs.

  • MyData Global, MyData Declaration, principes relatifs au contrôle individuel et à l’utilisation des données personnelles.

  • ProjectVRM, Berkman Klein Center for Internet & Society, Harvard University, travaux consacrés au Vendor Relationship Management.

  • Solid Project, documentation relative aux Pods et aux standards ouverts et interopérables de Solid.

  • Athumi, documentation relative à Solid et aux coffres-forts de données personnelles.

  • Van Herwegen, Joachim ; Verborgh, Ruben, « The Community Solid Server: Supporting Research & Development in an Evolving Ecosystem », Semantic Web, vol. 15, n° 6, 2024, pp. 2597-2611.

Euro Tech Souveraine - une newsletter de Fabrice Willot

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