Derrière des choix techniques discrets, les États européens commencent à redéfinir les règles du jeu numérique.
Ces derniers mois, plusieurs décisions prises en Europe ont été peu commentées. Pas d’annonces spectaculaires, pas de grands plans industriels, pas de discours fondateurs. Pourtant, mises bout à bout, elles dessinent une inflexion qu’il devient difficile d’ignorer.
L’Allemagne a confirmé son orientation vers des formats ouverts dans ses administrations, en privilégiant notamment ODF et le PDF pour les échanges officiels. Ce choix peut sembler technique, presque anodin pour qui n’y prête pas attention. Mais il touche en réalité à un point structurant du numérique : le contrôle des formats, et donc des usages.
Un format n’est jamais neutre. Il conditionne les logiciels que l’on peut utiliser, les acteurs dont on dépend, les marges de manœuvre dont on dispose à long terme. En privilégiant des formats ouverts, une administration ne choisit pas seulement un standard. Elle rouvre un espace de concurrence, là où les formats propriétaires avaient progressivement installé des situations de quasi-monopole.
Dans le même temps, la France poursuit un mouvement engagé depuis plus longtemps. La Gendarmerie nationale fonctionne déjà largement sous Linux depuis plusieurs années, et d’autres administrations, à différents niveaux, s’inscrivent dans cette dynamique. Là encore, il ne s’agit pas d’une rupture brutale, mais d’une continuité assumée.
Il est possible de sortir, au moins partiellement, d’un écosystème dominé par des acteurs comme Microsoft.
Pris isolément, ces éléments pourraient sembler anecdotiques. Après tout, l’Europe a déjà connu des tentatives similaires. La ville de Munich avait ouvert la voie dès le début des années 2000 avec son projet LiMux, avant d’opérer un retour partiel vers des solutions propriétaires. D’autres pays, notamment aux Pays-Bas ou dans les pays nordiques, ont expérimenté des politiques de standards ouverts ou d’adoption de logiciels libres, avec des résultats contrastés.
Ces expériences ont souvent été perçues comme des cas isolés, parfois comme des échecs, souvent comme des exceptions difficiles à généraliser. Elles n’ont pas suffi à modifier en profondeur la trajectoire du marché européen, resté largement aligné sur les solutions dominantes venues des États-Unis.
Ce qui change aujourd’hui tient moins à la nature des décisions qu’à leur accumulation et à leur simultanéité.
On n’est plus face à une initiative locale ou à une expérimentation marginale. On observe une série de choix, pris dans des contextes différents, mais qui convergent vers une même direction : réduire la dépendance structurelle aux technologies extra-européennes.
Ce n’est pas une stratégie formelle. C’est une trajectoire.
Ce type de convergence est rarement le fruit du hasard. Il traduit une évolution plus profonde dans la manière dont les États européens perçoivent le numérique.
Pendant longtemps, celui-ci a été considéré avant tout comme un levier d’efficacité, d’innovation, de compétitivité. Les choix technologiques relevaient principalement d’arbitrages économiques ou opérationnels. La question de la dépendance, lorsqu’elle était évoquée, restait secondaire.
Ce cadre a progressivement évolué. Les révélations autour de la surveillance, les tensions géopolitiques, la montée en puissance des grandes plateformes, mais aussi des événements plus récents comme la pandémie ou les débats autour du Cloud Act ont contribué à déplacer le regard. Le numérique n’est plus seulement un outil. Il est devenu un enjeu de souveraineté.
Dans ce contexte, des décisions qui pouvaient sembler purement techniques prennent une autre signification.
Imposer des formats ouverts, encourager l’usage de logiciels libres, diversifier les environnements techniques : autant de choix qui participent à une même logique. Non pas celle d’une autonomie totale, qui resterait illusoire à court terme, mais celle d’une réduction des dépendances les plus structurantes.
Ce mouvement n’est pas coordonné à l’échelle européenne. Il n’existe pas de stratégie unique, clairement formulée et partagée par l’ensemble des États membres. Chaque pays avance à son rythme, en fonction de ses priorités, de ses contraintes, de son histoire.
En Belgique, les initiatives en faveur de l’open source existent, mais elles restent dispersées. Le Luxembourg continue de privilégier une stratégie fondée sur l’attractivité et les infrastructures, avec une forte présence d’acteurs internationaux. En Suisse, plusieurs cantons se montrent plus volontaristes dans la promotion des logiciels libres et des standards ouverts.
Rien de tout cela ne ressemble à une stratégie industrielle coordonnée. Et pourtant, une direction se dessine.
Elle passe moins par la création de nouveaux champions que par la redéfinition des règles du jeu. Moins par l’offre que par le cadre.
Dans cette dynamique, les administrations jouent un rôle central, souvent sous-estimé. Elles ne transforment pas immédiatement les usages des citoyens, ni même ceux des entreprises. En revanche, elles structurent les conditions du marché.
Lorsqu’une administration impose un format ouvert dans ses échanges, ce sont des dizaines, parfois des centaines d’entreprises qui doivent s’adapter. Lorsqu’elle déploie Linux à grande échelle, elle crée un besoin en compétences, en outils, en services associés.
Ce type d’effet d’entraînement est lent, mais profond.
Du côté des entreprises, la réaction reste pour l’instant mesurée. Les grandes organisations, en particulier, avancent avec prudence. Les choix technologiques engagent sur le long terme, les migrations peuvent être coûteuses, et les expériences passées ont montré que les retours en arrière étaient possibles.
Beaucoup attendent des signaux plus stables, plus lisibles, avant de s’engager pleinement.
Car au-delà des principes, la question des compétences reste centrale.
Pendant longtemps, les profils spécialisés dans Linux et l’open source ont occupé une place relativement marginale. Le marché privilégiait les compétences liées aux solutions dominantes, perçues comme plus sûres, mieux supportées, plus standardisées.
Ce paysage pourrait évoluer.
À mesure que les administrations diversifient leurs choix technologiques, les besoins changent. Déployer, migrer, maintenir, accompagner : les compétences open source redeviennent stratégiques.
Ce mouvement reste encore discret. Mais il est cohérent avec le reste.
Faut-il pour autant parler de tournant ?
Sans doute pas encore.
Mais quelque chose s’est déplacé.
Pendant longtemps, l’Europe s’est adaptée à un paysage numérique défini ailleurs. Aujourd’hui, sans rupture spectaculaire, elle commence à en modifier certains paramètres.
L’Europe ne contrôle pas encore le numérique.
Mais elle commence, peut-être, à en fixer la direction.
Et vous, qu'en pensez-vous ?
On en discute sur LinkedIn avant de se retrouver ici la semaine prochaine ?
Merci d'avoir lu cette édition jusqu'au bout.
— Fabrice | LinkedIn | Fabrice.Willot.eu