Le smartphone souverain existe-t-il ?

Comment l’Europe enferme involontairement ses citoyens dans le duopole iOS / Android et pourquoi des alternatives crédibles existent déjà

Bonjour,
Premier rendez-vous de la semaine ensemble pour décrypter les coulisses de la souveraineté numérique européenne.  Au programme aujourd'hui : Le smartphone souverain existe-t-il ?

Le smartphone n’est plus un simple objet de consommation ou de confort. Il est devenu, presque sans débat public, le terminal central de l’identité, de la banque, de la santé, du travail, des loisirs et de l’accès aux services publics. Une part croissante de la citoyenneté numérique européenne passe désormais par cet objet, au point qu’il constitue une véritable infrastructure critique du quotidien.

Dans les faits, cette infrastructure repose presque exclusivement sur deux systèmes d’exploitation IOS (Apple) et Android (Google). Ce constat n’est ni polémique ni idéologique. Il décrit une réalité technique, juridique et institutionnelle. Les mécanismes de sécurité, les certifications, les chaînes d’attestation et les politiques de conformité qui conditionnent l’accès aux applications sensibles sont aujourd’hui largement calibrés pour ces deux environnements.

Ce qui mérite en revanche d’être interrogé, c’est la manière dont cette dépendance s’est construite. Elle n’a pas été imposée à l’Europe de l’extérieur. Elle résulte d’une accumulation de décisions rationnelles prises par les administrations, les régulateurs, les banques et les grands acteurs économiques européens eux-mêmes. En cherchant à sécuriser les usages numériques, à lutter contre la fraude et à garantir la protection des données, les institutions ont adopté les standards existants, sans toujours mesurer les effets systémiques de ces choix.

Progressivement, l’accès aux services publics numériques, aux applications bancaires, aux assurances, aux dispositifs de santé ou aux outils professionnels s’est aligné sur les exigences techniques du duopole mobile. Le choix du citoyen est resté théoriquement libre, mais dans la pratique, s’en écarter signifie accepter des limitations, des incompatibilités ou des refus d’accès.

Le smartphone n’est plus un terminal neutre ; il devient une condition implicite de l’exercice de droits.

Ce paradoxe est d’autant plus frappant que l’Union européenne affiche une ambition forte en matière de souveraineté numérique. Le RGPD, la future identité numérique européenne, les réglementations visant les grandes plateformes ou les discours sur l’autonomie stratégique témoignent d’une volonté réelle de reprise de contrôle. Pourtant, l’accès effectif à ces dispositifs reste conditionné à des systèmes d’exploitation que l’Europe ne maîtrise ni juridiquement, ni industriellement, ni politiquement. Il ne s’agit pas d’une incohérence morale, mais d’un défaut d’architecture.

Face à ce constat, la tentation est grande de conclure que toute alternative crédible au duopole serait illusoire. Ce serait une erreur. Le duopole est dominant, mais il n’est ni techniquement inévitable ni conceptuellement fermé. Des solutions existent déjà et fonctionnent, à condition d’abandonner l’idée d’une souveraineté absolue au profit d’une approche graduelle et pragmatique.

L’initiative la plus aboutie à ce stade est portée par Murena avec son système /e/OS. En s’appuyant sur Android tout en supprimant les services Google, Murena parvient à préserver une compatibilité étendue avec les usages du quotidien, qu’il s’agisse des applications bancaires, des assurances, des outils professionnels ou des services de communication. Cette approche ne prétend pas rompre totalement avec Android, mais elle modifie profondément les équilibres en rendant la dépendance plus lisible, plus maîtrisable et plus compatible avec le cadre réglementaire européen.

Cette stratégie logicielle trouve un prolongement naturel dans l’approche matérielle de Fairphone. Fairphone ne revendique pas la production d’un smartphone souverain au sens strict, mais propose une résilience industrielle fondée sur la durabilité, la réparabilité et un support logiciel étendu. Associé à un système comme /e/OS, ce type d’appareil devient une plateforme de continuité, capable d’évoluer dans le temps, plutôt qu’un produit jetable dicté par les cycles commerciaux des plateformes dominantes.

À un autre niveau, GrapheneOS joue un rôle différent mais essentiel. Ce système pousse Android dans ses retranchements sécuritaires et démontre qu’un haut niveau de protection peut être atteint sans recourir aux services Google. GrapheneOS n’est pas destiné à un usage universel et reste contraignant pour certains usages administratifs ou bancaires, mais il apporte une preuve décisive : les exigences de sécurité souvent invoquées pour justifier le statu quo ne sont pas intrinsèquement liées au duopole.

D’autres initiatives méritent également d’être citées, même si leur périmètre reste plus limité. Sailfish OS, développé en Europe du Nord, démontre depuis plus d’une décennie qu’un système d’exploitation mobile non américain peut exister, être maintenu et déployé, notamment dans des contextes institutionnels ou professionnels. Volla Systeme incarne quant à elle une approche européenne assumée, combinant sobriété numérique et respect de la vie privée, sans chercher à imiter les standards dominants. Ubuntu Touch, enfin, explore une voie plus expérimentale, fondée sur une séparation radicale entre matériel, système et services, encore inadaptée aux usages civiques courants, mais riche d’enseignements.

Pris ensemble, ces exemples montrent une réalité souvent occultée. Si les alternatives restent marginales, ce n’est ni parce qu’elles seraient techniquement immatures, ni parce qu’elles seraient incompatibles avec la vie moderne. Le verrou est avant tout institutionnel. L’absence de certification européenne indépendante pour les systèmes d’exploitation mobiles, la prudence juridique des acteurs régulés et l’alignement automatique sur les standards des plateformes dominantes constituent aujourd’hui le principal obstacle.

Chercher un hypothétique « iPhone européen » est donc une fausse piste. La souveraineté mobile ne se joue pas dans un produit miracle, mais dans la capacité à dissocier sécurité, conformité et dépendance industrielle. Elle suppose une neutralité réelle des services publics vis-à-vis des plateformes, l’émergence de cadres de certification alternatifs et l’acceptation d’une souveraineté graduelle, non binaire.

La dépendance au duopole iOS / Android n’a pas été imposée à l’Europe. Elle est le résultat logique de décisions rationnelles prises sans vision systémique.

Le smartphone souverain, au sens strict, n’existe pas encore. En revanche, une résilience mobile européenne est déjà possible. Les briques techniques existent, les usages sont couverts, les limites sont identifiées. Ce qui manque n’est ni la technologie ni le marché, mais une correction de l’architecture institutionnelle.

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— Fabrice | 
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Par Fabrice Willot