Votre SaaS est-il vraiment européen ?

Ce que les éditeurs ne vous disent pas sur leurs briques techniques

Bonjour,
Premier rendez-vous de la semaine ensemble pour décrypter les coulisses de la souveraineté numérique européenne.

Au programme aujourd'hui : Votre SaaS est-il vraiment européen ?

L'outil revendique le Made in Europe. Le siège social est installé à Paris, Berlin, Milan ou Bruxelles. Les supports commerciaux mettent en avant la conformité au RGPD, parfois l’ancrage local des équipes, parfois une promesse plus diffuse de souveraineté numérique. Pour de nombreux décideurs européens, y compris institutionnels, le message est clair : le logiciel est européen, donc maîtrisé.

Ce cadrage n’est ni mensonger ni abusif. Il est cependant incomplet. La réalité d’un logiciel ne se limite ni à son actionnariat, ni à son adresse légale, ni même à son droit applicable. Elle se joue dans son architecture effective, dans les briques qui exécutent, transportent, sécurisent et monétisent le service au quotidien.

La souveraineté cesse d’être déclarative pour devenir opérationnelle au niveau de l’architecture technique.

Le développement logiciel contemporain repose sur l’assemblage. Les éditeurs, européens comme les autres, s’appuient sur des composants existants pour accélérer la mise sur le marché, absorber la montée en charge et maintenir des coûts compétitifs. Cette logique industrielle est rationnelle. Elle déplace toutefois le centre de gravité du produit, du code propriétaire vers une chaîne de dépendances techniques souvent invisibles pour le client final.

Dans de nombreux SaaS européens, la logique métier s’exécute sur des plateformes de cloud public opérées par des acteurs globaux comme : AWS ou Google. Dans certains cas, notamment pour des stratégies multi-régionales ou de résilience, des fournisseurs asiatiques comme : Alibaba Cloud peuvent également être mobilisés. Le choix est rarement idéologique. Il est dicté par la disponibilité des services, leur maturité et leur capacité à opérer à l’échelle mondiale.

Les fonctions transverses suivent la même logique. Le paiement constitue une brique particulièrement critique. Des acteurs comme : Stripe ou PayPal se sont imposés comme des standards de fait pour les transactions internationales, y compris intra-européennes. Leur intégration simplifie la gestion multi-devises, la conformité locale et l’expérience utilisateur. Des initiatives européennes comme : Wero sont en cours de construction, mais elles ne couvrent pas encore l’ensemble des usages ni des marchés servis par les SaaS européens.

À ces briques s’ajoutent les couches d’accès et de protection. DNS, routage, filtrage et mitigation des attaques sont devenus des fonctions structurantes, souvent opérées par des acteurs comme : Cloudflare. Elles conditionnent l’accessibilité du service, indépendamment de l’origine européenne du logiciel lui-même.

Pourquoi est-ce un sujet d’alerte ? Non parce que ces choix seraient problématiques en soi, mais parce qu’ils introduisent une dissociation entre le discours commercial et la réalité opérationnelle. Cette dissociation peut générer des malentendus légitimes. Un client peut découvrir, parfois tardivement, que son fournisseur SaaS estampillé Made in Europe repose sur une chaîne technique qui ne l’est pas entièrement.

Ce flou n’est pas seulement technique. Il peut devenir contractuel, voire réputationnel.

Dans le cadre de la commande publique et des marchés institutionnels, cette ambiguïté prend une dimension particulière. L’origine européenne d’un éditeur y est parfois interprétée comme un indicateur de maîtrise globale. Sans transparence technique, le risque n’est pas juridique mais stratégique : décisions prises sur des hypothèses incomplètes, critères mal qualifiés, attentes mal alignées.

Les conséquences sont concrètes. En matière de continuité d’activité, toute brique critique externalisée introduit un point de dépendance. En matière juridique, le cadre applicable à un composant peut différer de celui de l’éditeur ou de ses clients, sans que cela n’implique nécessairement une intention ou un risque immédiat.

L’enjeu n’est donc pas de viser une souveraineté absolue, souvent hors d’atteinte dans un écosystème mondialisé. Il est d’assumer la réalité des chaînes techniques, de les documenter et de les rendre lisibles.

La transparence de bout en bout devient une condition de confiance. Exiger une cartographie des dépendances techniques ne relève pas de la défiance. C’est un acte de maturité numérique, comparable à l’analyse d’une chaîne d’approvisionnement industrielle.

Êtes-vous propriétaire de votre logiciel, ou simple locataire de sa chaîne technique ?

Et vous, qu'en pensez-vous ?
On en discute sur LinkedIn avant de se retrouver ici la semaine prochaine!
Merci d'avoir lu cette édition jusqu'au bout.
— Fabrice | LinkedIn |
Fabrice.Willot.eu

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Par Fabrice Willot