Quand l’alignement remplace la coopération
Bonjour,
Premier rendez-vous de la semaine ensemble pour décrypter les coulisses de la souveraineté numérique européenne. (avec un peu de retard désolé ;-)
Au programme aujourd'hui : L’illusion de l’alliance technologique transatlantique
La National Defense Strategy américaine publiée en 2025 a été présentée comme un texte de continuité, destiné à consolider les alliances existantes dans un environnement stratégique plus instable. Pourtant, une lecture attentive révèle un déplacement plus profond. La technologie y apparaît comme un instrument structurant de puissance, à la croisée des normes, des chaînes industrielles et des dépendances numériques.
Pour l’Europe, ce texte marque un basculement silencieux : la souveraineté numérique quitte progressivement le champ de la politique industrielle pour entrer dans celui de la sécurité collective.
La version 2026 de la National Defense Strategy, publiée par le Department of Defense, ne remet pas en cause cette orientation. Elle en change la portée. Là où le texte de 2025 laissait encore place à des interprétations politiques et à des temporalités différenciées, celui de 2026 introduit un cadre d’exécution beaucoup plus resserré. L’interopérabilité, la compatibilité immédiate des systèmes, la rapidité de déploiement et la capacité de montée en charge industrielle deviennent des critères opérationnels. L’alliance n’y est plus pensée comme un espace de co-construction stratégique, mais comme un environnement d’alignement fonctionnel attendu.
Cette évolution n’est jamais formulée comme une remise en cause explicite de l’Europe.
Elle est présentée comme neutre, presque technique. Pourtant, ses effets sont profondément politiques. En pratique, elle tend à accentuer des divergences déjà existantes entre États membres. Certains privilégient la rapidité d’intégration et la compatibilité immédiate avec les standards dominants. D’autres tentent de préserver une trajectoire d’autonomie plus affirmée, souvent au prix de délais supplémentaires ou de compromis opérationnels. Cette fragmentation n’est pas nécessairement recherchée comme un objectif en soi, mais elle constitue un effet structurel assumé d’une stratégie qui valorise l’efficacité et la vitesse plutôt que l’unité négociée.
C’est dans cet espace contraint que se développent les modèles européens de cloud dits « souverains sous licence ». Ils ne relèvent ni d’une dépendance assumée, ni d’une illusion d’autonomie complète. Ils traduisent une tentative pragmatique de recomposition. Le cas du cloud « Google sans Google », opéré par Proximus en Belgique et au Luxembourg , en est une illustration claire. La technologie provient de Google, mais l’infrastructure, l’exploitation, la gouvernance et le cadre juridique sont placés sous contrôle local. Le fournisseur de technologie n’opère ni les systèmes, ni les données, ni les accès.
Ce modèle n’est pas isolé. Des approches comparables existent ailleurs en Europe, notamment en Allemagne avec des opérateurs nationaux, ou en France à travers des projets associant Orange et Capgemini autour des technologies de Microsoft. Dans tous les cas, la logique est identique : dissocier la valeur technologique de l’exercice du contrôle opérationnel, et inscrire cette dissociation dans un cadre juridique et contractuel national.
Ces architectures répondent à une double contrainte. D’un côté, l’avance américaine en matière de cloud, d’outillage logiciel et d’intelligence artificielle est difficilement contournable à court terme. De l’autre, les exigences européennes en matière de contrôle des données, de souveraineté juridique et de responsabilité opérationnelle restent non négociables pour des usages étatiques ou critiques. Le cloud sous licence n’est donc pas une solution de confort, mais un compromis stratégique assumé.
La question du kill switch s’inscrit naturellement dans ce débat. Elle est légitime, précisément parce que ces infrastructures sont destinées à des usages étatiques, parfois critiques. Contrairement aux représentations naïves qui circulent souvent dans le débat public, cette question ne relève ni du soupçon ni du complot. Elle relève de la gouvernance du risque. Les technologies déployées dans des environnements étatiques ou assimilés sont soumises à des niveaux d’exigence comparables à ceux du secteur régalien et, dans certains cas, militaire. Cela implique des audits de sécurité approfondis, une analyse fine des dépendances logicielles, une séparation stricte des rôles, ainsi qu’un encadrement contractuel particulièrement robuste.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’un mécanisme de coupure unilatérale n’est ni ignorée ni éludée. Elle est examinée comme un risque théorique, puis traitée par des dispositifs techniques, organisationnels et juridiques. Il ne s’agit pas nécessairement d’une relecture exhaustive de chaque ligne de code, mais d’une capacité de vérification indépendante sur les composants critiques, les chaînes de mise à jour et les mécanismes de contrôle. La souveraineté ne repose pas sur l’absence de dépendance, mais sur la capacité à rendre certaines actions techniquement inopérantes ou politiquement inactivables sans coopération locale.
À ce stade, le kill switch cesse d’être une arme crédible pour devenir un argument naïf, neutralisé par le design contractuel et opérationnel.
Il convient également de rappeler que ces technologies sont conçues pour s’inscrire dans les cadres internationaux de contrôle à l’export, notamment ITAR et EAR, sans en faire un levier de restriction automatique pour les États alliés. Les offres cloud de fournisseurs américains comme Google ou Microsoft sont positionnées, dans leurs déclinaisons étatiques, comme compatibles avec des déploiements dits ITAR-free, dès lors que les composants soumis à contrôle sont exclus ou neutralisés contractuellement. Cette compatibilité conditionne leur adoption par des administrations et des organismes de défense européens, et implique un haut niveau de transparence sur les dépendances logicielles et les chaînes de responsabilité.
Dans cette recomposition, un acteur reste pourtant largement sous-estimé : les directions juridiques et les directions des achats publics. Ce sont elles qui, bien plus que les discours politiques, traduisent la souveraineté numérique en exigences concrètes. Clauses contractuelles, droits d’audit, maîtrise des mises à jour, responsabilité en cas de rupture de service deviennent des instruments de politique publique de facto. La souveraineté européenne s’exerce désormais autant par la contractualisation que par la norme.
La NDS 2026 accentue par ailleurs une logique d’économie de guerre qui dépasse le champ strictement militaire. Les exigences d’interopérabilité et de compatibilité industrielle orientent mécaniquement les investissements des alliés vers des écosystèmes technologiques dominants. Une part croissante des budgets publics européens est ainsi absorbée par des solutions extra-européennes, non par contrainte explicite, mais par rationalité stratégique. Cette dynamique réduit les marges nécessaires à l’émergence de solutions européennes pleinement autonomes, surtout lorsque celles-ci nécessitent du temps pour atteindre une maturité comparable.
Le véritable enjeu pour l’Europe n’est donc pas de dénoncer une stratégie américaine hostile. Il est de reconnaître une transformation profonde de la relation transatlantique. L’alliance ne disparaît pas, mais elle change de nature. Elle devient asymétrique, structurée par la vitesse, la compatibilité et l’exécution. Dans ce cadre, les divisions européennes ne sont pas un accident, mais un facteur de vulnérabilité que cette nouvelle donne tend à amplifier.
Comparer les National Defense Strategy de 2025 et de 2026 permet de dépasser les lectures conjoncturelles. Ce qui se dessine n’est pas un durcissement soudain, mais une trajectoire cohérente. Les États-Unis accélèrent. L’Europe hésite encore sur son tempo et sur ses lignes rouges. Le cloud « Google sans Google », comme ses équivalents autour de Microsoft, n’est ni une reddition ni une solution miracle. Il constitue l’une des formes transitoires par lesquelles l’Europe tente de rester politiquement maîtresse de technologies qu’elle ne contrôle pas encore entièrement, dans un environnement où l’alignement est devenu la norme implicite de l’alliance.
sources :
https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf
https://media.defense.gov/2026/Jan/23/2003864773/-1/-1/0/2026-NATIONAL-DEFENSE-STRATEGY.PDF
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— Fabrice | LinkedIn | Fabrice.Willot.eu
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